Une agence de traduction équitable

Lorsque j’ai fondé Fairtrad, début 2010, mon projet était d’appliquer à l’industrie de la traduction les principes éthiques et solidaires permettant à chaque prestataire de gagner dignement sa vie, sans jamais spéculer sur son travail, en offrant des services de haut niveau où toutes les parties, du client au prestataire, étaient respectées et satisfaites. Je voyais déjà les affiches arborant la photo souriante d’un linguiste épanoui « Grâce à Fairtrad, ce traducteur a pu partir en vacances avec sa famille ».

Cependant, lorsque j’ai commencé à m’intéresser de près au concept de commerce équitable et solidaire, j’ai constaté qu’il y avait certaines limitations :

a)      Le commerce équitable, de par sa définition, concerne seulement la vente de biens et non celle de services

b)      Les entreprises solidaires doivent forcément compter des salariés car c’est sur la base de leurs politiques d’accompagnement et d’insertion qu’elles sont déclarées solidaires au sens de l’article L 443-3-1 du Code du travail français.

Une agence de traduction qui travaille avec un réseau de prestataires indépendants ne peut donc pas obtenir de label officiel « équitable » ni « solidaire ».

Il reste le commerce éthique, qui vise à apporter des améliorations sociales et environnementales dans le commerce international existant. Mais c’est surtout en référence à la responsabilité sociale des grandes entreprises (par l’application d’un code de conduite) que ce terme s’utilise.

Je ne peux donc que m’inspirer de ces définitions et en appliquer les principes fondamentaux à chaque fois que cela m’est possible, mais je ne peux prétendre à un aucune reconnaissance officielle de mon engagement, car je suis un petit acteur du marché libre, qui travaille avec d’autres acteurs indépendants. Cela pose un problème de communication majeur, car si les prestataires de Fairtrad sont en mesure d’évaluer la conduite éthique ou moins de l’agence, le client n’en a aucune garantie.

Enfin, le marché de la traduction présente de nombreux clivages entre prestataires, entreprises, formateurs, associations de catégories et multinationales. Ces différentes parties sont souvent en contraste et ont une vision très différente, parfois opposée, de ce marché, ce qui n’aide pas du tout lorsque l’on veut mettre en place une définition de « traduction éthique ».

Voici donc ce que Fairtrad a pu mettre en place jusqu’ici :

Principes du commerce éthique :

Favoriser une forme d’échange visant l’équité, notamment des prix (voir l’intéressant article de Maurice Décaillot à ce sujet)

Développer de bonnes conditions de travail chez les prestataires (calcul de la productivité moyenne sur 2000 mots/jours maximum en traduction et journées de 6 heures maximum pour les interprètes ; application d’un tarif minimum ; les jours fériés ne sont pas compris dans le calcul des délais)

Politique de responsabilité sociale : adhésion à l’association 1 % pour la planète, dont les membres donnent 1% de leur chiffre d’affaires à des organismes sans but lucratif. Cette année, Fairtrad soutient l’association GOVIIN KHULAN. J’ai aussi opté pour le Crédit Coopératif comme banque, et je n’investis pas en produits boursiers.

Non-discrimination entre hommes et femmes, entre personnes d’origine, de religions différentes (bon, ça c’est facile à faire, mais j’aurais pu être bornée, qui sait).

Principes du commerce équitable :

Transparence et crédibilité : Fairtrad gère chaque mission en totale transparence et communique, sur demande, la rémunération versée à chaque traducteur ainsi que ses coordonnées au client, ou vice-versa transmet le montant de sa commission au prestataire. Ceci pour appuyer le fait que les services proposés en tant qu’agence sont une vraie valeur ajoutée pour le linguiste et pour le client, et pas une simple intermédiation commerciale.

Capacité individuelle : Le commerce équitable est un moyen de développer l’autonomie des producteurs. Fairtrad chérit ses linguistes pour leurs qualités professionnelles et humaines et les défend lors des négociations avec ses clients : nous ne laissons pas tomber nos meilleurs prestataires pour le premier venu qui accepterait un tarif inférieur.

Paiement d’un prix juste : Un prix juste dans un contexte local ou régional est accepté après dialogue et concertation ; le prestataire et le client reçoivent tous les éléments nécessaires à la prise de décision.

 

Principes du commerce durable :

L’activité de traduction est parmi les moins polluantes qui soient : nous n’avons besoin que d’un ordinateur, d’un téléphone et d’une connexion internet. Les traducteurs travaillent pour la plupart chez eux : ils ne prennent donc pas de transports et ne consomment pas beaucoup plus d’énergie pour se chauffer. Nous imprimons très peu de documents, car la relecture s’effectue désormais sur double écran (sauf pour les traducteurs juridiques dont les clients avocats adorent les pdf illisibles ou les traducteurs experts qui sont contraints d’imprimer leurs traductions afin de les certifier). Les interprètes voyagent parfois, c’est vrai, mais normalement il faut faire appel aux interprètes qui sont déjà sur place.

Personnellement je partage un bureau avec d’autres gérants d’entreprise, à 550 mètres exactement de chez moi. J’utilise des cartouches d’encre rechargeables ; j’imprime peu et toujours recto verso ; mon ordinateur, mon écran et mon imprimante sont tous à basse consommation (label energy star) et je trie mes déchets sur mon lieu de travail.

Le plus grand souci est l’utilisation du web : les recherches internet polluent aussi (comme l’explique Greenpeace dans son rapport sur les dangers de la virtualisation pour l’environnement), et elles constituent la base de notre métier. Fairtrad a opté pour un hébergement durable de son site internet, mis en place par Yann Boulègue, technicien du net formidable et écologiste. J’espère que bientôt Google & Co. utiliseront une énergie renouvelable pour leurs serveurs, mais en attendant je n’ai pas trouvé de solution.

Enfin, je choisis des cadeaux écolo pour mes clients et j’achète des consommables en papier recyclé.

Je suis sûre que bien d’autres fondateurs de TPE comme moi gèrent leur entreprise de façon éthique et durable, et qu’ils se sentent bien seuls dans ce monde impitoyable du meilleur offrant sans scrupule et des grandes entreprises qui monopolisent le marché.

Je vous invite tous, amis idéalistes qui croient en un monde meilleur, à ne pas vous laisser abattre et à ne pas céder à la tentation de l’alignement et du conformisme : un jour, nous nous rencontrerons. Et nous fonderons une secte 🙂

9 comments

  • Schmitt

    Bonjour Stéphanie,

    Je viens de découvrir Fairtrad et de lire votre présentation de l’agence. Je ne pensais pas trouver dans le monde de la traduction une entreprise ayant le courage de défendre une telle éthique. Bravo !
    Moi j’y crois. Je suis traductrice freelance depuis peu, je me reconvertis petit à petit. Mais dans mon métier « d’origine », je milite activement depuis plusieurs années pour défendre des valeurs en perdition : la solidarité et le progrès social, le droit à la dignité dans le travail, entre autres.
    Comptez sur moi pour relayer votre message au plus grand nombre !

  • Merci Virginie, j’espère que notre enthousiasme sera contagieux 🙂

  • Quel plaisir de lire cet article ! Et de voir que certaines personnes se soucient réellement de l’écologie, pas juste pour « faire bien ». Je ne connaissais pas ce système d’hébergement, je vais regarder ça de plus près. Bravo et bonne continuation dans cette voie !

  • Bravo Stéphanie pour votre engagement, votre enthousiasme et vos efforts de réalisation ! Je souhaite à Fairtrad une vie longue et prospère, et je souhaite au marché de la traduction que vous fassiez quelques émules…

  • Merci pour cet engagement pour une belle cause! Il ne sera certainement pas simple de changer les « règles du marché », ou plutôt les règles du jeu. Mais à côté des clients made in china (je m’excuse auprès de nos amis asiatiques), il y a heureusement aussi des clients qui savent ou ont appris que la qualité se payait – comme dans tous les métiers. A mes yeux, la transparence des tarifs pratiqués est particulièrement importante. En tant que traductrice, je respecte et reconnais le travail des (bonnes) agences, mais quand la commission dépasse les 30%, je pense qu’il y a un problème… A noter que Google a fait des efforts en matière d’écologie, même s’il reste encore du chemin à parcourir.

  • Merci à tous pour vos encouragements. Cela m’aide beaucoup de savoir que ma démarche est appréciée, surtout lorsque je dois convaincre des clients qui préfèrent payer le moins possible sans se soucier de la qualité ou de la professionalité.

  • Bonjour Stéphanie!

    Bravo pour cet article empreint de tant d’optimisme et surtout de sentiment positif. J’ai eu cette discussion pas plus tard qu’il y a … 1 heure! Je partage le point de vue de Clémence. Votre démarche est courageuse et est signe d’espoir de pouvoir faire changer les choses dans le monde de la traduction.

    Bravo !

  • Merci Gene ! Je dois dire que je découvre avec tristesse que même les clients qui affichent une démarche « responsable » ne sont pas toujours prêts à s’engager avec des fournisseurs équitables. Mais tous ces messages me motivent à insister 🙂

  • Bonjour Stéphanie, merci pour votre article : il fait du bien ! Comme les autres personnes qui ont commenté, je trouve votre démarche courageuse et je pense que Fairtrad a vraiment sa place dans le(s) marché(s) de la traduction. Bonne continuation à votre entreprise et comme le dit Sophie, ce serait bien que d’autres suivent cet exemple !

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