Le choix du prestataire : un enjeu politique

C’est la crise. Les traducteurs le savaient déjà, puisque le prix de la traduction n’a pas augmenté depuis cinq ans (il a même baissé ces deux dernières années).

Cependant, il ne faudrait pas adosser toute la faute de cette contraction du marché aux agences de traduction. Il existe des responsables bien plus haut placés.

Fairtrad a soumis plus de 10 devis dans les 12 derniers mois à des Ministères français et italiens, à des Ambassades et à des ONG, avec un prix moyen de 0,15 centimes/mot source (incluant conversion pdf>doc, traduction et relecture), et n’a jamais été retenue. Ces organismes ayant une obligation de transparence, ils doivent fournir aux prestataires consultés le prix d’achat gagnant.  Il en ressort que le prix moyen à la vente agence>institution est de 0,10 €/mot source, ce qui veut dire que le traducteur a été payé 0.05 € et le relecteur 0.02 €/mot (un blâme en passant aux « traducteurs » qui acceptent de telles conditions).

Or, je peux comprendre que le premier réflexe d’un chef d’entreprise privée lambda soit toujours d’obtenir le prix le plus bas (quitte à lui expliquer qu’il ne sait pas acheter ses traductions).

En revanche, je suis indignée pas ce type de raisonnement lorsqu’il est le fait d’une entreprise publique.

Comment le Ministère de l’Écologie ou les Nations Unies, pour n’en citer que deux,  peuvent-ils préférer le moins-disant sans se soucier des conditions de travail des prestataires ?

Si même ceux qui devraient favoriser le travail de qualité et effectué dans des conditions dignes, aider les petites entreprises et promouvoir le développement durable, ne se basent que sur le tarif pour faire leur choix, je ne vois pas comment défendre notre cause avec les autres acteurs du marché. Le choix d’un prestataire n’est pas seulement économique, il est aussi politique : si je vous propose une paire de chaussures à 10 euros vous vous doutez bien que l’usine qui les produit exploite ses ouvriers et qu’elle ne respecte pas les normes antipollution, et vos adversaires auraient raison de vous désigner comme moralement répréhensible.

Pourquoi donc une agence de traduction qui vend à 0.08 le mot devrait-elle être considérée comme aussi honnête que sa concurrente vendant au double du prix ? Quelle est cette mauvaise foi qui pousse à penser que c’est le plus cher qui est en train de vous arnaquer, et non le contraire ?

Je trouve inacceptable que les « décideurs » travaillant dans les entreprises publiques et les ONG ne tiennent pas compte d’éléments telles la responsabilité sociale et environnementale, la transparence ou la qualité lorsqu’ils achètent des traductions. C’est bien un comble que notre métier soit méprisé par ceux-là mêmes qui sont censés faire avancer les causes les plus menacées.

Je m’adresse donc à ces décideurs : viser l’économie d’échelle dans la vente de services intellectuels est simplement immoral, car la matière première ce sont des hommes et des femmes. Vous n’y aviez pas pensé. Fairtrad vous a ouvert les yeux. À vous d’agir en conséquence.

5 comments

  • Vous avez tout à fait raison, bravo pour cet article.
    Personnellement, je n’ai que des clients directs, mais je constate que la tendance est la même en Allemagne.
    Tendance supplémentaire (toujours en Allemagne) : les délais de paiement contractuels (donc définis d’un commun accord entre traducteur et société cliente) ne sont plus respectés, ce qui est un phénomène relativement nouveau en Allemagne où les factures étaient généralement assez rapidement payées. Maintenant, il faut relancer puis attendre et relancer une seconde fois.

    • Merci Giselle de votre commentaire. En effet la situation est bien inquiétante. L’important est de faire en sorte que tout cela soit passager : surtout ne lachons rien !

  • 27 ans de métier et je crois que je facturais 1 franc le mot voici bien plus de 10 ans pour sûr… Je n’étais pas le seul. Nous ne sommes effectivement plus retenus à ce prix là, sauf par de rares clients qui apprécient votre célérité que rien ne doit jamais venir perturber. Je parle de clients directs bien sûr, les agences ayant déserté depuis longtemps, dès lors qu’elles ont trouvé de quoi marger autant voire plus en trouvant des prestataires à 0,04 cts le mot.
    Mais pour finir sur une note optimiste, après 27 ans, on est encore sur le marché, dans le coup et toujours prêt à rendre service puisque nous avons choisi ce que j’appellerai une vocation.
    J’aime l’esprit de votre site et tiens à vous féliciter, avec peut-être un regret, celui de ne pas avoir franchi le pas!
    Cordialement,
    Dominique Stiver

  • Bon papier. J’ajouterais néanmoins que de nombreux traducteurs résidant dans des pays en développement pratiquent des tarifs beaucoup moins élevés parce que le coût de la vie de leur pays de résidence leur permet d’agir ainsi.
    Ceci dit, cela ne m’empêche pas de rêver à la création d’une « tribune internationale » efficace qui pourrait un jour défendre les droits des traducteurs et faire respecter les tarifs en vigueur (« L’utopie est la vérité de demain » Victor Hugo).
    Je constate que l’offre et la demande dans l’industrie des langues devient de plus en plus une foire d’empoigne…

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