La localisation et le retour du fascisme

Les gens s’expriment de plus en plus mal. C’est désolant. Avec l’arrivée d’Internet, alimenté par les utilisateurs, le langage évolue de plus en plus rapidement et des erreurs courantes finissent par devenir systématiques, avant d’être acceptées comme des formes admises, dès que la génération suivante oublie la forme correcte. Par exemple, je vous parie que d’ici cinq ans, il sera admis d’écrire « un espèce de [quelque chose] ». J’entends déjà de nombreux ministres, journalistes et acteurs le dire, et je suis sûre que la plupart des francophones croient que le mot « espèce » est masculin. Cette corruption rapide de la langue est l’une des raisons pour lesquelles il faut éviter autant que possible le crowdsourcing en matière de traduction. D’ailleurs, je vous conseille vivement de faire traduire votre contenu virtuel par un traducteur professionnel – une idée saugrenue, ça peut marcher.

Parmi les langues qui sont en train de perdre leur identité culturelle, l’italien occupe la première place. Non seulement l’Italie n’est une nation unie que depuis 1861, mais cette unité n’a été confirmée sur le plan linguistique qu’après la Deuxième Guerre mondiale, entre autres grâce à la télévision. C’était l’époque des campagnes d’alphabétisation et de l’orgueil national, désormais révolue, puisque l’on constate que les jeunes Italiens ne connaissent plus leur propre langue et que même les institutions ne se soucient guère de la préserver. Je pourrais apporter de nombreux exemples illustrant le fait que la corruption, qui sévit à différents niveaux en Italie, influe même sur la langue (je suis italienne), mais je me limiterai à la localisation.

La langue source la plus répandue sur le web est l’anglais, mais les aspects que je vais vous présenter sont également communs aux sites traduits depuis le français.

 

Les calques. Les Italiens trouvent que l’anglais est une langue beaucoup plus « cool ». C’est pourquoi ils préfèrent utiliser « supporto » au lieu de « assistenza » (pour traduire le mot anglais support), ou encore « registrarsi » au lieu de « iscriversi » (pour register), et ainsi de suite. Ces mots ne s’utilisent absolument pas en italien dans le langage naturel, mais sont désormais communs sur le web. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont corrects.

 

Les pronoms. L’italien utilise très peu les pronoms. Premièrement, c’est une langue qui s’écrit comme elle se prononce : « j’aime » se dit « io amo » et « tu aimes » se dit « tu ami ». Nous disons donc directement « amo, ami », car nous n’avons pas besoin du pronom pour comprendre qui est le sujet. Par ailleurs, nous n’utilisons les possessifs que lorsqu’il y a ambigüité. Nous dirons donc « dammi la mano » (et non « dammi la tua mano »), pour « donne-moi ta main » ou « give me your hand ». Il est évident que l’on se réfère la main de la personne à qui l’on s’adresse (sauf si celle-ci transporte un cadavre en pièces détachées). C’est pourquoi il est facile de reconnaître une mauvaise traduction italienne au nombre impressionnant de pronoms qu’elle contient.

 

Le vouvoiement. L’anglais utilisant le « you» formel et le français préférant le « vous » pour s’adresser aux utilisateurs, de très mauvais traducteurs italiens ont envahi le web avec d’horribles constructions basées sur le pronom « voi ». Voyez par exemple le site italien de Chanel :

Or, non seulement en Italie c’est le tutoiement ou la forme infinitive qu’il faut privilégier, mais de surcroît, si l’on veut vouvoyer quelqu’un, il faut utiliser le « Lei », c’est-à-dire la troisième personne du singulier. Ceci dit, le « Lei », n’est utilisé que dans des cas très formels, donc jamais sur Internet. Enfin, le « Lei » doit être toujours réciproque, ce qui veut dire que vous exigez de vos clients qu’ils vous vouvoient en retour.

Utilisé jusqu’au 19e siècle parallèlement au « Lei » et au « tu », le « voi » était réservé aux personnes de rang très élevé. Dans le Sud de l’Italie, il est encore très courant de vouvoyer en utilisant le « voi », mais il s’agit d’une marque dialectale. De nos jours, « voi » est un pronom pluriel, qui s’adresse à plusieurs personnes à la fois, ainsi que l’explique Luca Seriani de l’Accademia della Crusca. En 1938, Mussolini interdit le « Lei » et ordonna le retour au « voi » pour le vouvoiement. Ettore Scola cite cette loi dans « Una giornata particolare ». Les italianistes remarqueront que Marcello Mastroianni utilise le « Lei » tandis que Sophia Loren utilise le « voi ». Ils se disputent d’ailleurs car Sophia Loren a peur d’avoir des ennuis à cause de ce refus d’appliquer la grammaire fasciste. Mastroianni résout le différend en passant directement au « tu ».

Voici pourquoi à chaque fois que je navigue sur un site web mal traduit sur lequel on me dit « voi », je me retourne pour voir si quelqu’un d’autre ne serait pas en train de faire le salut romain dans la pièce. Est-ce l’effet que les commanditaires de ces traductions souhaitaient obtenir ?  Rien n’est moins sûr.

 

9 comments

  • Daniele Orsini

    Excellente accroche pour ton post. La preuve: j’ai lu le billet en entier. La traduction ce n’est pas seulement la maîtrise d’une technique, c’est aussi une écriture bien maîtrisée.

  • Myriam Scherchen

    Voilà un joli cri d’indignation et de mise en garde… Merci Romina, c’est un bel article, très intéressant et étant une collègue, je suis tout à fait d’accord même si je me rends compte combien, ah combien (!) c’est facile de tomber dans le piège du métier et de faire exactement ce qu’il ne faudrait pas faire…
    A propos, quand je vivais encore en Italie (avec mes amis étudiants on avait créé un petit journal de critique littéraire parfaitement « nostrano » où chaque lecteur devait publier un petit texte qui dans le numéro suivant allait être « critiqué » par les autres), je m’étais amusée à publier un petit conte en italien dans lequel je n’ai jamais utilisé un seul pronom. A la fin du texte on ne pouvait pas savoir si le personnage était de sexe masculin ou féminin. Mais curieusement, personne n’avait réagi à ce point précis… Il était passé parfaitement inaperçu. Personne n’avait compris qu’en effet ce texte n’était pas traduisible dans une autre langue telle que le français, l’allemand ou l’anglais…

  • Teresa Intrieri

    J’ai beaucoup aimé ton article Stéphanie. Le ton ironique qui te correspond bien et les références que tu cites pour appuyer ton discours.

  • Mateta Nicotra

    Merci de cet article qui met l’accent sur un problème qui touche particulièrement tous les traducteurs. Cela dit, à mon avis, le point sur la traduction de « vous » et « you » est une question délicate dont il serait intéressant de discuter. Traduire une publicité à l’infinitif est évidemment exclu mais le « tu » n’est pas toujours souhaitable. Je ne parle pas d’une pub Chanel, mais prenez le cas d’une invitation à un séminaire adressées aux directeurs d’une grande entreprise et publiée on line, le « lei » est trop formel, le « tu » trop familier, une solution est le « vous », mais attention le « vous » du pluriel (vous les collaborateurs de l’entreprise en question… ou bien « vous » nos clients d’exception, « vous » nos lecteurs, etc. ) à ne pas confondre avec le « vous » singulier du napolitain. Désolée, du coup l’accroche du titre de cet article (excellente trouvaille) devient moins pertinente! En tout cas, j’adore toute intervention qui permet une réflexion sur l’importance du choix des mots. J’attends la suite !!!

    • Merci Mateta ! Oui il faut bien évidemment adapter le ton au type d’audience, mais en italien je ne vois jamais de « voi » utilisé sponténement. Pour des communications formelles (entre médecins ou avocats, par ex.) le « Lei » est la solution. Je suis d’accord pour le « voi » pluriel, mais il est très difficile de bien communiquer la différence avec le « voi » dialectal. En général, je m’arrange pour ne pas m’adresser directement au lecteur, en reformulant tout de façon impersonnelle, ou par exemple en explicitant le sujet (comme dans les contrats, où le « vous » français adressé au lecteur peut devenir « il Cliente », « l’utente »,
      « il partecipante » etc…)

  • LE BER

    Brava, Stefania!

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