La localisation en chanson

La localisation consiste à adapter un produit au marché étranger, en tenant compte non seulement des contraintes techniques du support (interface web, application, logiciel, etc.), mais également du pays de destination. Les pionniers en ce domaine étaient les producteurs de musique qui, pour la commercialisation à l’étranger des tubes anglophones, se basaient déjà sur des considérations commerciales et culturelles à transposer dans la traduction (vous l’avez reconnue ? C’est la « stratégie marketing »).

Dans les années soixante, rares étaient les fans de musique américaine qui parlaient anglais : bien qu’envoûtés par le rythme inédit des nouveaux tubes, ils n’avaient aucune idée de la signification des paroles. Or, pour qu’un disque se vende à plusieurs milliers d’exemplaires, il fallait que tout le monde puisse en mémoriser facilement le refrain.

Le plus important étant de vendre, les textes étaient adaptés sans vraiment se soucier de la fidélité à la version originale. La seule contrainte était la musique. On peut parler de « transcréation » extrême.

Prenons par exemple la chanson If I had a Hammer. Composée en 1949 par Pete Seeger et Lee Hays, elle est à l’origine une chanson contestataire, en soutien au parti progressiste américain. Pas étonnant qu’elle n’ait eu que peu de succès lors de sa sortie aux États-Unis.
Le texte prône la justice, l’amour entre les hommes et la liberté.

« When I’ve got a hammer, and I’ve got a bell

And I’ve got a song to sing all over this land

It’s a hammer of justice, it’s a bell of freedom

It’s a song about love between my brothers and my sisters

All over this land »

« J’aurais un marteau et une cloche,

Et une chanson à chanter dans le monde entier

Le marteau de la justice, la cloche de la liberté

Et une chanson parlant de l’amour entre mes frères et mes sœurs

Dans le monde entier »

La référence à la cloche peut sembler obscure pour le public français, puisqu’il s’agit à la fois d’une allusion aux cloches utilisées dans les plantations pour ponctuer les journées de travail des esclaves et d’une référence biblique, qui sera réutilisée par un certain Martin Luther King dans son célèbre discours « I have a dream » (merci à Poisson Rouge pour l’info).

Personnellement je préfère la version de Peter, Paul & Mary :

Mais c’est la version de Trini Lopez qui, avec un rythme beaucoup plus dansant et léger, devient disque d’or en 1963.
Au vu de ce succès, les producteurs européens s’empressent de proposer le « hit » aux jeunes autochtones.

En France, c’est Claude François qui se lance. La version de Vline Buggy est dénuée de toute nuance contestataire : mai 68 est encore loin et Cloclo décide de célébrer la vie de famille, pensant vendre plus de disques avec une chansonnette consensuelle qu’avec un texte engagé. Les jeunes yéyés apprécieront le swing de cet hymne franchouillard à la soupe du soir, et les ventes seront au rendez-vous. Le tout chanté rigoureusement en veston-cravate.

Si j’avais une cloche
Je sonnerais le jour
Je sonnerais la nuit
J’y mettrais tout mon cœur,
Pour le travail à l’aube
Et le soir pour la soupe
J’appellerais mon père
Ma mère, mes frères et mes sœurs
Oh oh, ce serait le bonheur

If I had a bell
I would ring during the day
I would ring during the night
I would ring with all my heart
For the early morning work
And for the dinner
I would call my father
My mother, my brothers and my sisters
We would be happy altogether

On pourrait penser que c’est une erreur d’avoir fait l’impasse sur le message original. Or, dans ce cas précis, ce n’est pas une vision ni une valeur que l’on transmet, mais bien une mélodie, adaptée aux goûts et aux valeurs du public visé. En Italie, par exemple, l’élément contestataire n’est plus politique mais personnel. Le marteau, symbole de fraternité chez Seeger, est brandi avec des intentions belliqueuses par Rita Pavone, qui souhaite se venger de sa rivale en lui assenant un coup sur la tête. En 1964 les jeunes, en Italie comme en France, veulent surtout danser !

Le succès de cette version, écrite par Sergio Bardotti, a été tel qu’encore aujourd’hui les générations nées bien après 64 sont en mesure de fredonner au moins le premier couplet.

Un colpo sulla testa
A chi non è dei nostri
E così la nostra festa
Più bella sarà.
Saremo noi soli
E saremo tutti amici:
Faremo insieme i nostri balli
Il surf il hully gully
Che forza sarà…

Un coup sur la tête
À tous ceux qui ne sont pas des nôtres
Ainsi notre fête
Sera plus belle
Nous serons entre nous
et tous copains :
Nous danserons ensemble
Le surf et le hully gully
Ce sera génial…

Ce qu’il faut retenir est que, lorsque vous confiez la localisation de votre site web à un professionnel, vous ne lui demandez pas simplement de le traduire mot à mot, mais de l’adapter à la perception de l’utilisateur étranger. Cela demande non seulement une connaissance approfondie de la culture à laquelle l’on s’adresse, mais aussi des recherches sémantiques préalables et une stratégie sur mesure pour chaque pays, quitte à modifier drastiquement l’offre pour certains marchés.

Je vous laisse avec d’autres versions internationales à écouter : à vous de me dire celle que vous préférez !

El Martillo (Espagnol)
Se eu tivesse um martelo (Portugais)
Hätt’ ich einen Hammer (Allemand)

4 comments

  • Ludmila Richard

    Chère Stéphanie,

    MERCI pour ces moments de pur bonheur!

    Je ne peux pas m’empêcher de t’envoyer le lien pour la version tchèque du « marteau ».

    Bonne écoute!

    P.S. Je suis en admiration devant la chorégraphie de Claude François…. comment fait-il pour ne pas bouger les pieds?

    http://www.youtube.com/watch?v=H0TPFz9WXRg

    Amitiés,
    Ludmila

  • C’est vrai ça ! Je vais étudier de plus près la choré de Cloclo !

  • Marie-Laure

    Stéphanie, j’apprends toujours des choses avec toi,
    et dans la joie et le sourire.
    Merci et bonne année 2014
    avec de belles traductions localisées…
    Marie-Laure

  • Merci, j’ai beaucoup apprécié, l’idée de dire plus souvent merci et la chanson que vous proposez. Cela m’a ramené à ma jeunesse!
    J’ai adoré la version en espagnol. Intéressant de voir comment cela change, à quel point l’esprit d’un pays et d’un moment peut créer du nouveau à partir d’un élément donné.
    Francesca

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